Petite sœur, mon amour par Joyce Carol OATES (2008)

4ème de couverture : S’emparant d’un fait-divers, un mystère jamais résolu, qui bouleversa l’Amérique – l’assassinat le soir de Noël 1996 de la petite Jon Benet Ramsey, six ans et demi, célèbre mini-Miss vedette de concours de beauté -, Joyce Carol Oates reconstruit l’affaire qu’elle n’hésite pas, elle, à dénouer. Une histoire effarante racontée dix ans après par le frère de la victime. La petite fille s’appelle maintenant Bliss, c’est une championne de patinage sur glace, l’enfant adoré de ses parents, la coqueluche d’un pays, la sœur aimée et jalousée par son frère, son aîné de trois ans, Skyler. Skyler qui, depuis le meurtre, a vécu dans un univers de drogues, de psys et d’établissements médicalisés. Agé aujourd’hui de dix-neuf ans, il fait de son récit une sorte de thérapie. Ses souvenirs sont à la fois vivaces et disloqués. Peu à peu émerge le nom du coupable : est-ce le père – homme d’affaires ambitieux, la mère – arriviste forcenée, un étranger cinglé ou bien… le narrateur lui-même ? Tous les ingrédients préférés de Joyce Carol Oates sont là : la vanité féminine, la stupidité masculine, la famille dysfonctionnelle, l’angoisse du parvenu, le christianisme de charlatan, les dérives de la psychanalyse, le vampirisme des médias, l’incompétence de la police. Pour produire en fin de compte un chef-d’œuvre hallucinant, un dépeçage au scalpel de l’âme humaine et de l’horreur ordinaire…

 

« Les familles dysfonctionnelles se ressemblent toutes. Idem pour les « survivants » ».

Ce n’est pas mon roman préféré de Joyce Carol OATES mais une fois de plus, je suis restée admirative devant l’intensité et la complexité de ce récit. Joyce Carol OATES ne nous livre pas l’histoire de la petite patineuse prodige mais celle de son frère aîné au sein de cette famille bancale. Le frère aîné qui, à compter du jour où sa sœur chaussa pour la première fois des patins, a toujours vécu dans l’ombre de cette dernière, l’enviant, la jalousant : « Elle est ce que je serais. Si c’était moi que Dieu avait aimé. », mais l’aimant également de tout son cœur. Car il connait les tourments infligés à Bliss, la déshumanisation progressive (changement de prénom, médication, teintures, entrainement intensif…) pour qu’une petite fille de 4 ans se transforme en un phénomène, l’enfant chérie des médias, une célébrité, ce à quoi elle réussira encore mieux de façon posthume ( !).

Le narrateur est donc Skyler ; dix ans après la tragédie, l’assassinat de sa petite sœur dans leur propre maison, il entreprend de livrer sa propre version de l’histoire. C’est donc un jeune adulte perturbé (comment ne le serait-on pas ?) qui s’adresse au lecteur, usant et abusant des notes de bas de page car c’est ainsi qu’il se voit : comme une note de bas de page dans les yeux de ses parents : « Moment auquel Skyler Rampike, âgé de neuf ans, se rendit compte irrévocablement que dans la vie de ses parents qu’il aimait désespérément comme dans le vaste monde extérieur Skyler Rampike n’était, au mieux, qu’une note de bas de page. […] Dans un texte reflétant plus exactement son sujet, le reste de ce récit serait exclusivement constitué de notes de bas de page. Car c’est là, tout en bas, EN NOTE DE BAS DE PAGE, que Skyler Rampike vivait. (Et vous, lecteurs sceptiques ? Vous est-il pénible de réaliser que vous n’êtes, vous aussi, qu’une note de bas de page dans la vie d’autrui, vous qui aviez souhaité, imaginé être le texte ? ».

La douleur, la culpabilité et le mal-être transpire de chaque ligne qu’il écrit, la douleur et le mal-être d’un enfant qui n’attend qu’une chose de ses parents : être aimé. Tout simplement. La petite Bliss, durant ses courtes années de vie, n’apparait pas comme plus heureuse ou plus équilibrée. Au contraire, en dehors d’une patinoire, elle ne manque pas d’attitudes et de manies qui font enrager sa mère.

Et pourtant, en apparence, Bix et Betsey Rampike ne manquent pas d’atouts pour former la parfaite petite famille américaine : une bonne situation pour le mari, de l’argent, une jolie maison dans un quartier huppé, deux beaux enfants. Mais Bix passe beaucoup de temps au travail ou avec ses maitresses, fait des promesses à ses enfants qu’il ne tient jamais, manque d’écoute et de disponibilité vis-à-vis des siens. Betsey, délaissée, rêve de célébrité, d’amis riches et distingués et projette sur ses enfants ses propres rêves de gloire et de notoriété, ce qui mènera sa famille au drame.

Joyce Carol OATES n’épargne rien ni personne ici : les familles aisées en quête de perfection qui trainent leurs enfants chez divers spécialistes, la danse des neurologues, psychiatres, pédopsychiatres et psychanalystes, les innombrables syndromes dont se retrouvent affligés ces pauvres enfants, les médicaments qu’ils doivent prendre en grande quantité, de quoi les rendre plus grands, plus gros, plus forts, plus calmes, plus musclés, plus endurants ; tout cela est pointé du doigt. Cela n’a pas été sans me rappeler d’ailleurs les adolescents souvent dépeints chez Bret Easton Ellis, totalement habitués aux drogues légales dès l’enfance, élevés par des parents en permanence sous médicaments.

Les médias ne sont pas en reste, « l’enfer tabloïd » comme Skyler nomme le cirque médiatique autour de la mort de sa sœur. Prêts à tout pour obtenir le titre le plus accrocheur, le plus vendeur, ils sont décrits comme des rapaces en quête de sensationnalisme, peu respectueux de la dignité humaine ou de la présomption d’innocence.

Un roman grinçant et bouleversant de part en part où le dénouement du drame ne fera qu’amplifier l’aspect tragique et sordide de cette affaire.

Les Chutes par Joyce Carol OATES (2004)

4ème de couverture : Au matin de sa nuit de noces, Ariah Littrell découvre que son époux s’est jeté dans Les chutes du Niagara. Durant sept jours et sept nuits, elle erre au bord du gouffre, à la recherche de son destin brisé. Celle que l’on surnomme désormais  » la Veuve blanche des Chutes  » attire pourtant l’attention d’un brillant avocat. Une passion aussi improbable qu’absolue les entraîne, mais la malédiction rôde…

 

Je fais un petit passage pour publier mon billet sur Les Chutes car nous en avons fait une lecture commune avec Manu (que je remercie également car c’est elle qui m’avait offert le roman :-)) et Mango.

Je n’ai pas pu me balader ce week-end sur la blogosphère, l’ordinateur m’a attendue patiemment mais je n’ai pas trouvé le temps de l’allumer, j’espère me rattraper  cette semaine. 😐

Encore un roman lu de Joyce Carol OATES et de nouveau cette plongée en apnée dans l’univers troublé de la romancière. A ce jour, Les Chutes est certainement un de ceux qui m’ont le plus plu. Au lendemain de leur nuit de noces, le mari d’Ariah se suicide en se jetant dans les Chutes du Niagara ; une malédiction dont Ariah s’imaginera être marquée. Même après s’être remariée, avoir eu trois enfants et avoir construit une famille (« La vie hors de la famille est une mascarade », elle pensera être « damnée ».

Le temps passant lui donnera plus ou moins raison et chacun de ses enfants portera en lui le poids de cette condamnation divine, gravée en lui, imprégnée dans l’éducation dispensée par cette femme excentrique. A l’âge adulte, chacun d’entre eux va tenter à sa manière de se défaire de cette funeste emprise et de suivre son propre chemin.

Ici, nous suivons la vie d’Ariah depuis son 1er mariage jusqu’à l’entrée de ses enfants dans l’âge adulte. Les points de vue diffèrent, passant de celui de « La Veuve blanche des Chutes » à celui de son mari puis à ceux de ses enfants.

Joyce Carol OATES nous offre là un roman tumultueux, bercé par le grondement bouillonnant et vertigineux des Chutes, qui sont omniprésentes dans le récit et dans la vie des personnages.

Le premier chapitre est d’ailleurs à l’image du reste du roman : à couper le souffle !

La fille du fossoyeur par Joyce Carol OATES (2007)

4ème de couverture : En 1936, les Schwart, une famille d’émigrants fuyant désespérément l’Allemagne nazie, échouent dans une petite ville du nord de l’État de New York où le père, Jacob, un ancien professeur de lycée, ne se voit offrir qu’un travail de fossoyeur-gardien de cimetière. Un quotidien fait d’humiliations, de pauvreté et de frustrations va les pousser à une épouvantable tragédie dont Rebecca, la benjamine des trois enfants, sera le témoin.
Ainsi débute l’étonnante vie à multiples rebonds de Rebecca Schwart : après avoir épousé Niles Tignor, un homme abusif et dangereux, elle doit fuir pour protéger son petit garçon, et tenter de se reconstruire. Les villes, les métiers, les hommes défilent, jusqu’à sa rencontre avec Chet Gallagher, promesse d’un bonheur enfin possible. Mais surgit alors le désir profond, d’abord inconscient, de retrouver son passé cruel de «fille du fossoyeur», de se rattacher en fin de compte à sa véritable identité. Le destin ne le lui permettra qu’au terme d’une existence d’intranquillité, dans les dernières pages bouleversantes de ce roman.

L’apprentissage des hommes, du mariage, de la maternité, les combats d’une femme dans la société américaine de l’après-guerre racontés par Joyce Carol Oates au sommet de son talent, font de ce livre un hymne inoubliable à la résilience et à la survie.


En décembre, j’ai eu ce qui me semble être une panne de lecture. Après avoir terminé Le Prince des Marées qui m’a éblouie, je suis resté sur ma faim avec les livres suivants, soit parce qu’ils ne m’ont pas plu, soit parce qu’ils se sont tout bonnement laissés lire sans me transporter. Alors j’ai opté pour le remède suprême : Joyce Carol OATES ! Exposé « juste pour moi » sur le présentoir « Nouveautés » de ma bibliothèque… 😀

Et bien, l’effet a été radical car j’ai été transportée par ce roman.

Rebecca Schwart est une femme dont la vie entière sera marquée par la fuite. Sa naissance est un élément déterminant de cette fuite permanente. Née à bord du bateau lors de l’exode de ses parents et de ses frères d’Allemagne vers les Etats-Unis, elle sera toujours considérée par les membres de sa famille comme étant à part car née en Amérique. Elle va être marquée à l’adolescence par un drame familial dont elle ne ressortira pas indemne.

On peut reprocher à ce roman-fleuve d’être un peu long (plus de 600 pages je crois me souvenir) mais à aucun moment, je ne me suis ennuyée. Comme souvent, Joyce Carol OATES fait la part belle à des sentiments très forts notamment à un instinct de survie extrêmement développé chez son héroïne. Sans m’identifier à elle, je me suis attachée à Rebecca et j’ai suivi au fil des pages sa quête d’identité. Paradoxalement, elle va pourtant nier cette identité presque jusqu’à ses derniers jours. Les dernières pages sont terriblement poignantes et Joyce Carol OATES s’inscrit décidément de plus en plus dans mes valeurs sures de lecture.

« La chouette de Minerve ne prend son envol qu’à la tombée de la nuit. […] C’est une observation mélancolique […] Une remarque du philosophe allemand Hegel, qui semble vouloir dire que la sagesse ne nous vient que trop tard. »

«Dans le monde animal les faibles sont vite éliminés. Voilà pourquoi tu dois dissimuler ta faiblesse, Rebecca. Il le faut.»

Blonde par Joyce Carol OATES (2000)

4ème de couverture : « Alors, en début de soirée, ce 3 août 1962, vint la Mort, index sur la sonnette du 12305 Fifth Helena Drive. La Mort qui essuyait la sueur de son front avec sa casquette de base-ball. La Mort qui mastiquait vite, impatiente, un chewing-gum. Pas un bruit à l’intérieur. La Mort ne peut pas le laisser sur le pas de la porte, ce foutu paquet, il lui faut une signature. Elle n’entend que les vibrations ronronnantes de l’air conditionné. Ou bien… est-ce qu’elle entend une radio là ? La maison est de type espagnol, c’est une hacienda de plain-pied ; murs en fausses briques, toiture en tuiles orange luisantes, fenêtres aux stores tirés. On la croirait presque recouverte d’une poussière grise. Compacte et miniature comme une maison de poupée, rien de grandiose pour Brentwood. La Mort sonna à deux reprises, appuya fort la seconde. Cette fois, on ouvrit la porte.

De la main de la Mort, j’acceptai ce cadeau. Je savais ce que c’était, je crois. Et de la part de qui c’était. En voyant le nom et l’adresse, j’ai ri et j’ai signé sans hésiter. »

Attention Coup de cœur !

Moi qui ne suis pas d’un tempérament groupie et qui jusqu’à ce roman, ne savais de Marilyn Monroe que l’essentiel (à savoir que c’était une starlette devenue star, qu’elle avait éventuellement couché avec JFK et qu’elle ne s’était peut-être pas suicidée…), j’ai été totalement envoûtée par ce roman. Pendant les 10 jours où il m’a accompagnée (976 pages tout de même), j’ai vécu avec Norma Jeane Baker. Il m’est même arrivé de m’endormir en pensant à elle.

Au tout début du livre, il est précisé : « Blonde est une œuvre de fiction. Si la plupart des personnages de ce livre présentent quelques ressemblances avec les proches et les contemporains de Marilyn, leur description et les évènements rapportés sont entièrement le fruit de l’imagination de l’auteur. Il faut donc lire Blonde comme un roman et non comme une biographie de Marilyn Monroe. ».

Et c’est bien ainsi que je l’ai pris, comme un roman, brodé autour et à partir de faits réels et avérés, et extrêmement bien servi par la plume talentueuse de Joyce Carol Oates que j’admire de plus en plus.

D’ailleurs, cette dernière ne nomme que très rarement les personnages secondaires de son roman. Du moins, à partir du moment où ils présentent une importance dans la vie de Norma Jeane, ils sont désignés par leur qualité première : Norma Jeane est la plupart du temps « l’Actrice blonde », et traversent sa vie « le Dramaturge », « l’Ex-Sportif » ou encore « le Président »… Tout cela contribue à une ambiance un peu vaporeuse, comme dans un rêve de cinéma.

Norma Jeane, telle qu’elle nous est présentée ici, est terriblement attachante, à la fois fragile et déterminée, cantonnée à des rôles de poupée blonde mais nourrissant des ambitions de théâtre et écrivant des poèmes.

Marilyn Monroe n’est pas seulement le nom de scène de Norma Jeane Baker, c’est aussi et surtout le personnage créé par Le Studio et dont raffole le public. « Marilyn Monroe était un robot créé par le Studio. Fichtrement dommage qu’on n’ait pas pu le breveter. »

Et ce personnage, ajouté à une évidente fragilité psychologique dès le début de sa vie, finira par la tuer.

« Je connaitrais mon existence et la valeur de cette existence par les yeux des autres »

« L’actrice Blonde » ne joue pas ses rôles, elle les incarne. « Car jouer, c’est résoudre une succession d’énigmes dont aucune ne peut élucider les autres. Car l’acteur est une succession de moi maintenus ensemble par la promesse que sur scène toute perte peut être réparée. » Et une fois ancrés en elle, ces différents personnages prennent le pas sur sa véritable personnalité.

Norma Jeane souffrira toute sa vie de ne pas être reconnue pour ce qu’elle était vraiment mais que seule « la bombe sexuelle Marilyn » soit connue. « Souvent l’étrange sens de l’humour de Norma Jeane étonnait les hommes, ils ne s’y attendaient pas de la part de « Marilyn » , une adorable idiote ayant l’intelligence d’une enfant de onze ans moyennement précoce. C’était en effet un sens de l’humour ressemblant au leur. Caustique et dissonant, comme de mordre dans un chou à la crème et d’y découvrir du verre pilé. »

On se sent forcément en empathie avec cette femme malheureuse, qui n’a jamais trouvé sa place ni dans le domaine professionnel à cause de son image de blonde écervelée -qui lui a valu ses premiers succès mais dont elle n’a jamais pu se défaire- ni dans le domaine amoureux car les hommes ne voient pas la vraie Norma Jeane. De plus, ayant grandi à l’orphelinat puis en famille d’accueil, elle n’a pas de famille proche ou d’amis la connaissant bien et auprès desquels elles pourrait chercher du soutien. Elle est définitivement seule et perdue malgré sa gloire et sa notoriété.

J’ai adoré découvrir cette femme charismatique accompagnée de la plume de Joyce Carol Oates et si vous n’avez pas peur des pavés, je vous recommande chaudement ce roman.

« Cette femme sur l’affiche n’est pas moi. Mais elle est ce que j’ai créé. Je mérite mon bonheur. »